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Pignons sur rue

 


Ils sont l’équivalent d’un petit peloton dans Paris, soit entre 150 et 200 âmes selon les saisons – l’hiver ayant raison des plus tendres -, à vivre par et pour le vélo, en passant assez inaperçus. Pas franchement du genre à sprinter pour un maillot vert, mais plutôt pour déposer à l’heure un pli urgent, les coursiers de la capitale s’invitent dans Yards.

Texte_Antoine Bréard Photo_James Startt pour Yards

Du bitume, ils en bouffent, et pas en rase campagne avec des vaches ou des moutons comme spectateurs d’entraînement.

Au milieu de la circulation infernale de la capitale, sans un coup d’œil des corniauds occupés à renifler les trottoirs et à l’étonnement des rares flâneurs prêtant attention à leur dégaine, les coursiers à vélo parisiens sont devenus une référence mondiale dans un métier où faire des bornes sur des boyaux est un art de vivre, et rapporte un peu. « Il y a une bonne petite scène, assez respectée, qui monte progressivement », confirme Clément, ancien manager de restaurant de 27 ans, tombé amoureux du métier et qui roule depuis 4 ans de team en team. Aujourd’hui, il est fixé chez La Compagnie « et c’est franchement kiffant car il y a une bonne ambiance. Les mecs sont de plus en plus nombreux à se tirer la bourre. Moi j’ai commencé grâce à un pote, après avoir lâché mon boulot précédent car je n’avais pas de vie à cause des horaires. J’avais pas un pet’ de condition physique même si je faisais du skate, j’ai ramé pendant 3 mois et puis c’est venu. Mais il ne faut pas croire, c’est un job super rude. T’enquilles les kilomètres, c’est difficile quand il ne fait pas beau, c’est aussi assez dangereux parce que t’es à vélo au cœur du trafic, que les gens conduisent pas toujours très bien et font pas forcément gaffe à toi. »

 

Tours d’Île-de-France
Néanmoins le travail existe. Avec ses hauts et ses bas. Popularisé aux États-Unis dans les années 70/80, en particulier à New York et San Francisco, par des livreurs hauts en couleurs, du genre têtes brûlées comme les feux qu’ils passaient allègrement au rouge, celui-ci connaît un essor nouveau depuis 10 ans, notamment dans l’Hexagone, mais aussi en Grande-Bretagne, en Europe du Nord, en Hollande, au Japon, au Canada, en Suisse et en Australie. Car si la pratique de la livraison à vélo existe depuis presque aussi longtemps que le véhicule lui-même, elle n’est devenue ce qu’elle est aujourd’hui – un métier codifié et assez spécifique – que récemment. Il y a d’ailleurs un fossé entre l’image d’ Épinal d’un titi parisien ou d’un paperboy à l’américaine, et les coursiers modernes équipés de téléphones portables, drivés par un dispatcheur en temps réel et qui traversent une bonne partie de Paris et sa première couronne, voire sa deuxième, en long, en large et en travers.
Ce qui est certain, c’est que le nombre de kilomètres parcourus par un coursier est loin de celui d’un sportif du dimanche. Une bonne grosse centaine en moyenne par jour, avec des démarrages explosifs à répétition, soit près de 20 000 par an pour un messager qui serait à temps plein, sans compter les sorties pour le plaisir… Les cyclistes du Pro Tour peuvent s’avaler, eux, entre 15 000 et 30 000 km par an selon leurs entraînements et leur programme de compétition. Ça force donc le respect. Surtout quand on se souvient que Charles Terront, humble livreur à vélo de la fin du 19e siècle, devint la première star du cyclisme français en s’imposant notamment lors de la mémorable course du Paris-Brest-Paris de 1891 (1 200 km et plus de 71 heures d’efforts sur près de 3 jours). Sans oublier que dans l’entre-deux-guerres, de célèbres épreuves comme le Critérium des Porteurs de Journaux virent aussi se mêler les deux types d’enragés de la pédale rivalisant sous les couleurs de leurs journaux respectifs.

Tu vuo’ fa’ l’Americano
Pionnier du mouvement puisque cofondateur d’Urban Cycle, la plus respectée et ancienne des sociétés de livraison où ne sévissent que des cyclistes, après avoir été lui-même sur le pavé à longueur de journées, Patrick, la quarantaine, a accompagné l’émergence du phénomène : « Cela n’a pas toujours été facile. J’ai débuté dans la filiale d’une boîte américaine, Break Away, qui avait décidé de s’installer en France au milieu des années 90, mais le truc n’a pas marché pour des questions de gestion. Idem pour une autre boîte lancée au même moment. Du coup, c’est avec deux anciens collègues de cette première société qu’on a monté Urban Cycle. On avait l’expérience et l’envie de faire évoluer cette profession pour laquelle on a une vraie passion. À l’origine, le mythe américain nous attirait bien sûr, mais on voulait y mettre notre touche, surtout que ce n’est plus aussi vivace là-bas qu’aux débuts. À une époque, des mecs payés à la tâche pouvaient y gagner jusqu’à 1 000 $ par semaine. Depuis 2001 et les attentats, il y a eu un ralentissement. Et lorsqu’on s’est lancé ici, ça n’a pas été simple non plus : il a fallu faire comprendre aux clients que l’on pouvait être aussi efficace, voire plus, que des livreurs à moto. » Le tout de manière plus verte. « Aujourd’hui ça marche, mais il faut rester exigeant et faire perdurer l’idée. » Car si être écolo est un point important qui séduit certaines sociétés, « ce qui compte, c’est que les plis soient livrés en temps et en heure pour un prix équivalent » poursuit le boss, tout en précisant qu’en France, « on ne paye pas en fonction du rendement pour des questions de sécurité, même s’il existe des primes pour les meilleurs. »
Pour autant, le dilettantisme est loin d’être à la mode et les arrangements avec le code de la route existent parfois, les taules qui en découlent aussi. Il ne suffit pas de pédaler dur pour être un bon livreur au salaire flirtant avec les 1600/1700 € nets. Patrick : « C’est un métier technique, il faut bien connaître Paris, choisir les itinéraires appropriés, être organisé. Ce ne sont pas forcément les bourrins qui sont les plus efficaces. » Il faut quand même envoyer du braquet pour ne pas passer au travers dans ce microcosme vraiment à part où le style, l’état d’esprit, les perf’ individuelles et le type de montures (voir par ailleurs) mobilisent les discussions tout comme la circulation – Note pour plus tard, évitez Réaumur entre 15 h et 17 h, prendre en dessous.

 

Chasse-patate
Cadre rose bonbon, tenue décontractée, Margaux ne paye pas de mine. Pourtant, cette Banlieusarde de 24 ans, pointant chez Cycl’air, détonne et fait partie du rare contingent des coursières « avec un e, c’est important ». Pas à temps plein puisque cumulant d’autres petits jobs après des études dans le commerce qui ne l’ont pas encore convaincue, elle sillonne Paris depuis quelques mois seulement, deux jours par semaine. « Mais c’est une véritable drogue, d’ailleurs mes parents ne sont pas au courant que je fais ça… J’ai eu un coup de cœur pour le métier lors d’un séjour au Japon pour mes études. Quand je me déplaçais, je me faisais toujours dépasser par des coursiers. Des types avec une super classe et avec certains desquels je suis devenue amie. À mon retour, j’ai eu envie de m’y mettre parce que je n’étais pas prête à aller bosser dans une tour à la Défense où il serait logique que je sois. » Accro « au fait de ne pas être enfermée, que ça soit plus marrant que consultant » et admirative de « certaines nanas qui dépotent », la tranquille Gomar ne pense pourtant faire coursière que provisoirement, « même si le côté ludique, un peu chasse au trésor » lui plaît, elle qui, en riant, flippe « un peu de pouvoir croiser des anciens copains de promo » dans le fameux quartier d’affaires.
Telle est la constante, si le job rassemble de vrais passionnés de vélo doublés souvent d’athlètes accomplis (cycliste mais aussi triathlète, alpiniste, etc.), il est souvent transitoire, de quelques mois à une poignée d’années. Rares sont les coursiers à faire carrière comme le président de leur association, Jean-Baptiste, dit JiBoule, une référence incontournable, qui a presque 8 rudes hivers au compteur sur 31 printemps : « Pour moi, y’a pas grand-chose de mieux à faire que ça. Bosser en faisant du vélo, c’est l’idéal. Après, c’est sûr que ça peut être un peu chiant quand tu prends la flotte toute la journée, que t’as les pieds mouillés, qui moisissent, mais y’a vraiment pire comme boulot. Moi j’aime rouler partout dans Paris et savoir que je peux être plus rapide que des scooters ou des voitures, notamment aux heures de pointe, c’est assez gratifiant. Et puis, ce qui fait rester, c’est cet état d’esprit qui existe. On se fait mal sur le vélo, certains sont capables de rivaliser sur route avec des mecs genre un peu chauds, on organise des sorties le week-end, on se fait des Alleycat (course généralement nocturne avec des checkpoints à travers Paris, ndlr), on forme une super communauté. Les anciens ou actuels passent chez les uns ou les autres, on mange ensemble, on boit des bières et on passe des heures à se marrer. »

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